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Remise du Prix de l'Université par Eric Julien

  Jean-Michel LOBRY Jean-Michel LOBRY Eric JULIEN Eric JULIEN
         
 

Jean-Michel LOBRY

J’accueille à cette tribune Eric Julien, géographe aux multiples diplômes. Il a créé un réseau « nouveaux territoires » qui invite les organisations à changer de regard, à infléchir leurs postures et leur appréhension du mode.

Cette idée, Eric, t’est venue après la rencontre, que tu as faite en 1985, avec les Kogis. Peux-tu nous en dire quelques mots ?

Eric JULIEN

Bonsoir à tous et merci de m’avoir choisi pour décerner ce prix.

J’ai effectivement rencontré, dans les années 80, une de ces communautés que nous appelons de manière péjorative « primitive » « indigène », « autochtone. » Cette culture rassemble 300 millions de personnes à travers 70 pays et 6 000 communautés. Cette diversité culturelle m’a amené à me poser une première question : pourquoi notre modèle de développement ne tolère-t-il pas les autres ?

En 1985, je suis parti au Nord de la Colombie dans la Sierra de Santa Marta ; ici se dresse la plus haute montagne de bord de mer. Du fait de ce relief très particulier, cette petite zone concentre tous les climats de la Terre. Parti pour un périple en montagne, je suis victime d’un oedème pulmonaire et ces Indiens que nous qualifions d’archaïques m’ont sauvé la vie. Après ma convalescence, et étant donné leurs conditions de vie particulièrement âpres– un contexte belliqueux qui n’est que le miroir de notre propre société –, ils m’ont invité à partir. Je leur ai demandé ce que je pouvais faire pour eux en signe de gratitude. Ils ont exprimé le souhait que je les aide à récupérer leurs terres perdues. Cela fait 22 ans que je m’y emploie.

Jean-Michel LOBRY

Y parviens-tu ?

Eric JULIEN

Vous connaissez comme moi la situation colombienne. Racheter des terres et les rendre à des Indiens dans un pays qui les pourchasse encore n’est pas tâche aisée. En 2002, un scalp indien valait encore deux vaches. Comment convaincre les Européens du bien-fondé d’aider les Indiens de Colombie ? La tâche n’était guère aisée non plus de ce côté de l’Atlantique. Pourtant, qu’essayons-nous de faire, si ce n’est d’être humains ensemble ? Que signifie être humain, si ce n’est gérer ses émotions, la joie, la colère, la peur ?

Jean-Michel LOBRY

Une femme dans l’assistance me souffle « l’amour. »

Eric JULIEN

L’amour, bien sûr ! Comment ai-je pu l’oublier ? Les Kogis tentent depuis 4 000 ans de gérer leurs émotions. Ils nourrissent l’humanité quand le Nord a donné la primauté à l’efficacité.

Je vais vous relater deux anecdotes. Deux Indiens de la communauté des Kogis sont venus en France et m’ont demandé à rencontrer des sages. Quelle ne fut pas ma surprise devant une telle requête à laquelle je ne m’attendais pas et que je ne pouvais pas satisfaire ! Je les emmène dans les Alpes et nous empruntons le tunnel du Mont-Blanc. « Pourquoi faites-vous des trous dans la Terre ? » me demande un des Indiens interloqués. « Pour aller plus vite » lui ai-je répondu. Après un long moment de silence, l’Indien me fit cette remarque totalement déstabilisante : « mais vous vous voulez aller jusqu’où plus vite ? » Cette question nous désoriente car elle pose, in fine, la question du sens. Il est courant, en management, de dire que le sens guérit car il permet à la diversité de se mettre en harmonie. Les Grecs de l’Antiquité se posaient déjà la question de l’intégration de la diversité, qu’ils résolvaient par la filia, c’est-à-dire le lien social, l’appartenance. C’est cette filia que les Indiens de Colombie tissent depuis 4 000 ans.

Telle a été la rencontre initiale qui m’a incité à créer le réseau « nouveaux territoires. »

Jean-Michel LOBRY

Nous pourrions passer de longues heures à parler d’un peuple qui répond comme en écho aux problématiques de développement tenable.

Dans le cadre de l’Université d’automne, nous avons décidé de saluer les meilleures actions répondant à la question suivante : « comment intégrer dès aujourd’hui les préoccupations environnementales, sociales et économiques dans nos activités ? » Eric a accepté de présider un jury composé de :
Bolutiwi Aiyesimoju, responsable « éthique et diversité » chez L’Oréal ;
Emmanuelle Jeandet-Mengual, présidente du Comité des carrières ;
Anne Voileau, fondatrice et directrice de la revue Etre Handicap Information et directrice de la radio Vivre FM ;
Bernard Meunier, directeur adjoint de l’UCANSS, en charge du développement durable.

Les candidatures étaient examinées au regard de trois critères préétablis : l’engagement social de l’organisme, la politique Ressources Humaines, la sensibilisation et la formation. Comment le jury a-t-il travaillé ?

Eric JULIEN

Je dirai en préambule que tout système est incapable de trouver les réponses aux paradoxes qu’il génère. Autrement dit, il nous faut sortir de notre champ de pensée habituel. Le développement durable signifie, simplement et tragiquement, que notre modèle de développement n’est pas durable. Il nous faut radicalement modifier nos postures intellectuelles et ne plus fonctionner selon notre schéma de pensée habituel qui repose sur l’équation problème/solution.

Nous avons été un peu déçus par le faible nombre de candidatures, six sur 512 organismes. Certains n’ont peut-être pas fait acte de candidature car ils faisaient du développement durable sans le savoir et craignaient sans doute de manquer d’originalité. Bien que plongés dans une situation déroutante, nous avons examiné les six projets. Nous avons privilégié les six axes suivants :

la capacité à s’interroger de manière originale sur le développement durable

Les six candidatures que nous saluons ont engagé la réflexion mais nous avons privilégié celles d’entre elles qui proposent un axe original.

la parité hommes / femmes

Seuls trois dossiers ont fait figurer cet axe.

l’insertion territoriale

Trois organismes ont choisi de, selon leurs propres mots, « s’ouvrir à leur voisin » : la CPAM de la Marne, la CRAM de Midi Pyrénées et l’URSSAF de Paris Ile de France.

l’ouverture

Je n’y reviens pas.

l’intégration et prise en compte des valeurs

Les valeurs peuvent effectivement permettre à des communautés différentes de vivre ensemble. Les Indiens Kogis s’attachent à deux champs, le pouvoir et l’identité, et se demandent comment transformer ces énergies vers de la créativité et non de la destruction en posant des valeurs qu’ils s’attachent à faire vivre. Il faut choisir quelques valeurs et déterminer les bonnes pratiques qui concourent à leur avènement.
l’approche systémique

Certains dossiers étaient mus par une approche synthétique ; l’URSSAF de Paris a décidé d’intégrer le développement durable dans la stratégie globale tandis qu’un autre organisme a mis en place une démarche participative.

Nous saluons également certaines actions originales comme la mise en place d’une formation à la langue des signes, le recyclage des produits, le recrutement par habiletés sans recours au CV.

Jean-Michel LOBRY

Dévoile-nous l’identité du vainqueur !

Eric JULIEN

Le prix va à la CRAM de Midi-Pyrénées et une mention spéciale est décernée à l’URSSAF de Paris, région parisienne.

Jean-Michel LOBRY

Bravo à eux ! Je les invite à nous rejoindre à la tribune.

Quel chantier avez-vous initié ?

Un participant, CRAM Midi Pyrénées

Nous avons choisi comme premier axe l’ancrage dans le territoire. La CRAM de Midi-Pyrénées est située dans un quartier sensible de l’agglomération toulousaine. Nous avons décidé de compléter cet axe par la diversité en ouvrant l’atrium, que nous avons la chance d’avoir dans notre siège social, à trois expositions : l’art thérapie qui permet aux patients de CHU de trouver la paix nécessaire à la guérison ; une exposition sur la photographie des anciens par les enfants des écoles du quartier ; l’art haïtien. Je me suis contenté de collecter les informations et je laisserai mes collègues développer les deux thèmes ayant trait à la diversité : la politique de recrutement ; le développement de l’e-learning. Nous avons par ailleurs initié une réflexion sur les processus d’achat. Beaucoup d’organismes font sans le savoir des choix de diversité en contournant les grands acteurs de la commande publique et en privilégiant les secteurs protégés.

Jean-Michel LOBRY

Quelles méthodes employez-vous pour que ce sujet implique tous les acteurs ?

Un participant, CRAM Midi Pyrénées

Nous avons mis en œuvre des actions qui ne se donnent pas à voir, sauf la diversité dans le recrutement qui, par essence, est visible. Nous ignorions que 20 entreprises du secteur protégé travaillaient pour nous ; l’état des lieux que nous avons dressé va servir d’appui à une politique de communication. Je laisse ma collègue vous en dire davantage.

Une participante, CRAM Midi Pyrénées

Je m’occupe plus spécifiquement de l’achat public. Nous avons décidé de lancer des appels d’offres auprès du secteur protégé et nous nous efforçons d’intégrer les critères environnementaux dans les clauses des marchés. Le renouvellement des marchés nous donne l’occasion d’insérer les clauses sociales et environnementales.

Le diplôme est remis aux heureux gagnants.

Jean-Michel LOBRY

Félicitations à tous !

Un participant, CRAM Midi Pyrénées

Je vais remercier tous ceux qui ont contribué à cette réussite et les membres de la Direction, Monsieur de Block et Madame Baux-Legal.

Jean-Michel LOBRY

Quelle suite envisagez-vous ?

Un participant, CRAM Midi Pyrénées

Nous avons organisé, le 19 avril, une journée avec l’ADEME au cours de laquelle nous avons présenté la démarche de développement durable. Nous avons dressé, depuis le 21 juin, l’état des lieux qui, désormais achevé, sera restitué auprès du personnel. Des groupes de travail se constitueront sur les grandes problématiques : politique achat, social, transports, dématérialisation des outils de travail.

Jean-Michel LOBRY

Monsieur De Block et Madame Baux-Legal nous ont rejoints à la tribune. Vous avez reçu un prix qui salue les meilleures pratiques de développement tenable et privilégie l’originalité de votre approche. Quelle suite envisagez-vous ?

Francis de BLOCK

Nous avons défini un projet d’entreprise axé notamment sur le développement durable et la qualité. Je laisse Madame Baux-Legal évoquer le travail que nous menons avec l’association TOP.

Hélène BAUX-LEGAL

L’association TOP est une association d’entreprises installées dans le quartier du Mirail avec laquelle nous essayons de mener une politique d’ouverture et d’insertion des populations locales. Nous nous sommes engagés à aider les élèves des écoles du quartier qui ne sont généralement pas les plus privilégiées et auxquels nous offrons des possibilités de stage. Les contrôleurs de l’inspection et de la prévention vont participer à l’école de la deuxième chance, réservée aux jeunes sans diplôme et en difficulté d’insertion.

Jean-Michel LOBRY

Merci à vous et félicitations !

Eric, que peuvent nous apprendre encore les Kogis sur le sens du collectif ?

Eric JULIEN

Les Indiens Kogis m’ont hébergé quelque temps. J’ai rencontré, à l’aube, un homme âgé, qui avait marché toute la nuit, et qui m’a donné les trois œufs qu’il possédait. « Quel est le fonctionnement d’une société capable de produire des êtres aussi humains, aussi altruistes ? », me suis-je alors demandé. Les Kogis vivent dans une société de dons et d’échanges. Nos sociétés sont bien différentes. Je vais vous raconter une petite anecdote qui l’illustrera. Je suis revenu du bar du TGV, que j’empruntais, avec un café pour mes voisins, que je ne connaissais pas.

Quelle ne fut pas leur surprise ! J’ai bien senti à leurs regards qu’ils me prenaient pour un fou ! « Ce que vous faites n’est pas normal », m’a dit une des passagères qui s’est empressée d’ajouter « je dois vous rembourser ce café. » Or, il est bien normal de donner de l’attention. La grande grève des transports, qui a frappé notre pays en 1995, a permis de renouer le lien social en favorisant le covoiturage, les relations avec les voisins. Face à la contrainte, le lien social s’est renoué. Pour les Indiens, nouer le lien social relève d’une décision. L’autre m’ennuie car il renvoie à ce que je ne sais pas de moi. C’est en cela qu’il est pourtant et paradoxalement intéressant. Encore faut-il que je fasse la démarche d’aller vers lui, ce qui suppose les valeurs dont nous parlions précédemment. Un ami cancérologue me disait que la vie peut se résumer à trois mots clés : l’information, la mémoire, l’énergie. La mémoire organise l’information. Si nous supprimons la culture et le lien social, nous serons plongés dans le chaos. Les Indiens Kogis, qui sont notre miroir, cultivent la filia grecque et s’acharnent à cultiver la mémoire sans laquelle la société est morte. Les Kogis ne connaissent pas la misère, ne produisent pas de déchets, ne connaissent pas la violence. Je n’en conclus pas que nous devons vivre comme eux mais je suggère que nous dialoguions avec eux. Dialoguer suppose de regarder l’autre dans son altérité ; c’est un exercice auquel nous sommes tous confrontés.

Anne VOILEAU

Je m’occupe de personnes atteintes de troubles psychiatriques. Une fois qu’elles ont passé cette terrible épreuve qui consiste à perdre tout contrôle de sa vie, elles révèlent leur vraie humanité. Vous cherchez des sages ; j’en connais.

Jean-Michel LOBRY

L’UCANSS, outre le diplôme, a décidé d’offrir à l’heureux gagnant un cadeau. Elle permet à la CRAM de Midi Pyrénées d’utiliser le spectacle conçu par la compagnie nantaise Atessoué, sur le thème du développement durable.

Merci encore et bravo aux gagnants !

Représentation par la compagnie Atessoué.

Jean-Michel LOBRY

Je remercie chaleureusement la compagnie Atessoué.

 
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